• Vénus Rebelle

Portraits des maquillées : conformisme ou choix ?

Mis à jour : janv. 13




La pratique quotidienne du maquillage finit par véhiculer une image de soi irréelle, une image travestie, et ce, pour soi-même comme pour le monde extérieur auquel nous faisons face. Pourtant… à une époque pas si lointaine, je ne laissais aucune chance aux badauds comme à mon cercle professionnel de voir mon visage autrement que fardé. Hors de question ! Bien que ce ne fut écrit nulle part dans mon contrat de travail (serait-ce le cas pour les femmes travaillant dans les domaines d’accueil, en distribution spécialisée comme les cosmétiques ?), la société, les habitudes, les magazines, ne m’ont pas vraiment laissé penser que je pouvais me rendre au bureau autrement que bien apprêtée – donc maquillée. Cela faisait partie de mon rituel : on se brosse les dents, on se maquille. Je n’ai dérogé à cette règle qu’à de rares exceptions (le maquillage, pas les dents enfin !) ; lorsque même quelques minutes de sommeil étaient devenues plus précieuses que mon apparence.


« Tiens, t’as une sale tête aujourd’hui ! ». Hé oui, ça ne loupe pas !

« T’as l’air fatiguée dis-donc ? » Tant de bienveillance m’honore !

« Oh la tronche ! Toi, t’as pas bien dormi ? » Perspicace ! Cela se voit-il autant que cela ?

« T’as pas bonne mine dis donc ? Toi, t'as fait la fête ? » Réponse : Apparemment j’aurais dû ! Tu m’as pris pour la femme d’Abraracourcix ?!

Oui, je suis fatiguée, crevée, exténuée, tout ce que vous voulez et je n’ai pas pris le temps de le cacher. Pas cette fois-ci car à juste titre, j’étais trop épuisée. C’est bien mon visage que tu vois aujourd’hui. L'absence de maquillage laisse parfois plus de traces que le maquillage lui-même. Les traces des joues un peu creusées ou tombantes, des cernes sous les yeux, d’une couleur de peau plus terne, moins « glowy ». En même temps, la peau était-elle censée briller ? (Je veux dire autrement que par un excès de sébum ou à cause de la transpiration ?) … Des taches de rousseurs que l’on ne voit plus sous la couche de fond de teint. Mon visage tel qu’il est.


Me confronter à ces réactions tout à fait spontanées ne m’a pas incité à poursuivre l’expérience. Pas de droit à la sortie de route, pas une fois : si tu te maquilles, c’est tout le temps. Ou alors jamais. Fallait-il seulement commencer un jour ? Sinon, prépare-toi aux remarques plus au moins délicates !

« Tiens, tu as bonne mine aujourd’hui ». Ah ! je te remercie, ça m’a pris 15 minutes ce matin pour que tu penses cela ! C’est réussi mais cela valait-il la peine ? En effet, en dedans et en dessous, j’étais toujours aussi épuisée. Au moins, personne ne le remarquera. Nous allons pouvoir nous concentrer sur ce qui compte vraiment !

Mais à bout de fatigue, j’ai récidivé plusieurs jours d’affilé. Plus envie de me prendre la tête à me « pomponner », me « faire belle » (ah ce terrible conditionnement !), « m’apprêter ». J’avais la politesse, tout comme ces Messieurs, d’avoir fait mes ablutions et de m’être habillée ; cela devait bien suffire à être présentable si cela l’était pour eux.

Alors je continuais d’encaisser les désapprobations avouées ou tues. Pourrait-il en être autrement alors que tous mes observateurs n’avaient jamais eu l’habitude de me voir sous mon « vrai » jour ?

Les semaines passant, la nouveauté s’est transformée en banalité : mon visage fatigué et blême n’avait pas plus aussi sale mine qu’à l’accoutumée. Tout cela avait perdu de son attrait. Je pouvais désormais employer mes précieuses 30 minutes quotidiennes (car oui, il faut se débarrasser de la supercherie le soir venu, c’est au moins autant de temps et de coton gâché) à de toute autre activité plus bienfaitrice que mon apparat social : dormir (oui oui ! quand je vous dis que j’étais au bout du rouleau), lire, faire du sport, cuisiner…


J’ai surtout compris ne plus avoir besoin de cela pour exister. Je me sentais enfin suffisamment légitime d’un point de vue professionnel (je l’étais peut-être avant cela mais que voulez-vous, le chemin est parfois bien long pour se rendre compte de certaines vérités ) pour ne pas avoir à me « grandir », à « m’encourager » et à afficher une certaine forme de maturité. Me faire belle pour y croire, me hisser à travers des talons afin de me sentir à la hauteur, me donnait l’impression d’enfiler des gants de boxes avant de monter sur le ring, chaque matin pour un nouveau combat. J’étais prête à répondre à toutes celles et ceux qui ont les certitudes, celles et ceux qui impressionnent ! Parce que l’on joue toutes et tous ce jeu hypocrite : la beauté à l’embauche, en entreprise, au quotidien ouvre davantage les portes. C'est un sujet encore tabou et pourtant tout le monde le sait, et beaucoup l’applique plus ou moins consciemment. Alors comment faire : jouer le jeu de dupe pour se favoriser ou être rebelle sans se laisser démonter ?


En définitive, le vrai besoin derrière tout cela était peut-être d’avoir suffisamment confiance en moi, en ma capacité à plaire et donc à être acceptée (mais pas telle que j'étais), afin de me sentir à l’aise en toutes circonstances. Par analogie, me sentir destituée de beauté et de pouvoir si je n’étais pas suffisamment attirante (au naturel). Et on ne tardait pas à me le rappeler justement avec ces histoires de bonne ou de mauvaise mine. C’est désormais terminé : je me sens bien dans les deux cas. Avec ou sans maquillage, belle quand même et surtout, belle pour moi. Belle au naturel, sans ornement superflu et belle avec mes décorations : bijoux, maquillage et vêtements choisis avec soin.

Mon maquillage est redevenu festif, rare et par conséquent plus précieux. Je l’utilise lorsque je le décide, non pas parce qu’il est mieux vu d'en porter ou parce que je suis en société. Me maquiller est devenu un plaisir que je choisis, même parfois seule chez moi. Je ne lui ai pas dit adieu, au contraire. Ma « sale tête fatiguée » vogue au grand jour désormais ; elle est juste une tête, parfois fatiguée, parfois pas du tout ! Parfois souriante, parfois triste, pour plus d’authenticité. Un horrible bouton pointe ? Tant pis, c’est la vie.


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